Écouter, agir, rassurer

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Publié parJean-Christophe Minguez Catégorie,

Stéphane Lacroix est directeur des relations publiques de Teamsters Canada, depuis près de 20 ans. Lobbyiste officiel auprès du gouvernement, il est habitué à répondre à des questions. On lui en a posé sur le rôle de son organisation dans cette crise. Que peut faire un syndicat pour aider ses membres en temps de pandémie et de bouleversements majeurs? Il a bien voulu nous en parler.

Via Prévention: Depuis le début de la pandémie, quelles sont les demandes de vos membres?

Stéphane Lacroix: Plusieurs informations remontent des travailleurs. Clairement, le questionnement numéro un, c’est la santé et la sécurité. Que ce soit à bord d’un camion, dans une épicerie ou dans un CHSLD, c’est vraiment le sujet qui ressort. Les questions peuvent être très spécifiques, par exemple: est-ce que mon employeur est tenu de prendre la température de ses employés avant de rentrer travailler à l’usine ou de me faire remplir un questionnaire?

En deuxième position, ce sont les questions de revenus et de sécurité d’emploi. Je vous donne un exemple avec le transport scolaire. Nous représentons 1 500 travailleurs dans cette industrie. Ils ont été mis à pied dès le début de la crise, lorsque le gouvernement a fermé les écoles. Nos membres étaient, bien entendu, très inquiets. Vont-ils continuer à être payés? Peuvent-ils recevoir la prestation canadienne d’urgence de 2 000$ par mois? À quel type d’aide ont-ils droit? Il y a eu énormément de questions sur ce sujet.

La troisième question la plus posée est très simple: est-ce que mon patron va me donner une prime à moi aussi? Beaucoup d’entreprises ont, en effet, donné des primes de risques en lien avec la COVID-19.

Via Prévention: Comment parvenir à répondre à toutes ces questions? Comment s’en occuper?

Stéphane Lacroix: Derrière chaque question se cache une sous-question qui, elle-même, amène une sous-question. Cela a occasionné beaucoup de travail pour les permanents syndicaux, dans les sections locales, qui doivent aller chercher les informations rapidement. Exemple, dans les épiceries, les membres se demandaient s’il y aurait une cloison aux caisses, de quelle épaisseur, quelle serait la méthode pour contrôler le nombre d’entrées, si les gens allaient respecter le «deux mètres», se laver les mains, etc. Les syndicats et employeurs se sont alors assis ensemble pour mettre en place des protocoles qui rassurent les travailleurs et les travailleuses.

Via Prévention: Comment le syndicat peut-il rassurer les travailleurs qui s’inquiètent?

Stéphane Lacroix: Pendant les deux premiers mois, on ressentait énormément d’anxiété, les travailleurs étaient très inquiets. C’est aussi le rôle du syndicat de les rassurer. Et on le fait de plusieurs manières. Premièrement, en allant chercher et en partageant les meilleures pratiques, tant du côté du gouvernement que des employeurs. Nous avons ainsi fait valoir qu’une entreprise de camionnage où nous sommes présents engage une firme spécialisée pour désinfecter les cabines de camion. On a invité d’autres entreprises à faire de même pour rassurer les travailleurs.

Deuxièmement, tout simplement en prenant le temps d’écouter les travailleurs. Des fois, il n’y a pas de question ni de réponse précise à donner. Simplement écouter, permettre de ventiler.

Enfin, on doit faire parfois des griefs, se chicaner, sortir des communiqués de presse, intervenir sur la place publique en dénonçant le comportement d’un employeur. Dernièrement, on est sorti publiquement contre des résidences de personnes âgées qui ne respectaient clairement pas les protocoles de santé. Nos membres étaient très heureux qu’on ait pris position publiquement, ils se sentaient soutenus. Cela met de la pression supplémentaire sur l’employeur qui a été obligé de corriger ses pratiques. C’est bon pour le moral des troupes.

Via Prévention: Est-ce que les employeurs aussi vous ont contacté directement pour travailler avec vous?

Stéphane Lacroix: Oui, on discute ensemble pour que les travailleurs se sentent le mieux possible dans leur milieu. On a ainsi travaillé ensemble pour tenter d’améliorer les conditions de travail des conducteurs d’autobus scolaires bien avant que la SAAQ ne se penche sur le dossier. Je dois aussi dire que je suis lobbyiste enregistré. Je suis amené à parler directement avec des élus, des ministres. J’assiste, en alternance avec mon collègue Benoit Lévesque du Local 106 – un membre du conseil d’administration de Via Prévention -, à la rencontre de crise de Transports Québec. On informe nos membres et la population de nos prises de position lors de ces rencontres, notamment avec des entrevues de notre président dans les médias.

Via Prévention: Dernière question plus orientée vers l’avenir. Est-ce que la hausse du télétravail va conduire à revisiter certaines clauses de conventions collectives?

Stéphane Lacroix: 70 à 80% de notre effectif syndical ne peuvent pas travailler de la maison. Pour les autres, c’est probablement un enjeu que les dirigeants des Teamsters vont devoir regarder à court et à moyen terme. Parce que les heures de travail peuvent facilement s’allonger quand on est à la maison, l’équilibre travail-famille est à risque. Il va falloir mettre en place des balises et des structures pour s’assurer que le travailleur n’aura pas à travailler 10, 11, ou 12 heures par jour simplement pour montrer qu’il est aussi productif qu’avant. Car il y a une idée reçue chez certains employeurs que le télétravail est moins productif, que les travailleurs trichent. Pourtant, il existe de nombreuses études qui démontrent que le télétravail est, au contraire, plus productif. L’objectif sera de permettre aux travailleurs de préserver leur équilibre et, bien sûr, de les rassurer.


Jean-Christophe Minguez, agent de communications chez Via Prévention. Son travail consiste à marier Monsieur Plaisir et Madame Prévention. On peut le joindre à jean-christophe.minguez@viaprevention.com.