On les aime, mais de loin

(0)
Publié parJean-Christophe Minguez Catégorie,

Cela va faire 80 ans que Morneau transporte, livre, entrepose des marchandises au Québec. Au tout début de la présente crise sanitaire, son président, André Morneau, diffuse une vidéo sur le web à l’intention de ses 1 300 collaborateurs, les employés du groupe. Dans ce message, il annonce des mesures exceptionnelles devant une situation exceptionnelle. Dans la forme comme dans le fond, on ressent toute sa préoccupation pour le bien-être de ses collaborateurs, et en particulier pour les chauffeurs. Il a bien voulu nous en parler.

Via Prévention: Quelles sont les mesures exceptionnelles que vous annonciez?

André Morneau: Je pensais surtout aux licenciements que nous devions faire. La baisse du volume était telle que des centaines de mises à pied devenaient inévitables pour la survie de l’entreprise. Morneau va avoir 80 ans en 2022. Nous avons traversé plusieurs crises sans jamais avoir à licencier des centaines de personnes. Nous avons toujours pu compenser par du travail partagé, par exemple. C’est une décision extrêmement difficile. Maintenant, la reprise se dessine, nous avons commencé des rappels. J’espère que la réouverture, même graduelle, de l’économie, va rapidement faire une différence.

Via Prévention: Dans les opérations courantes, pouvez-vous nous donner des exemples de tâches réalisées différemment par vos collaborateurs?

André Morneau: Plusieurs centaines de personnes sont en télétravail, ceux qui doivent se rendre au bureau et dans les garages doivent respecter toutes les recommandations de la santé publique. Les chauffeurs doivent nettoyer de fond en comble leur équipement à leur arrivée au terminal et le désinfecter. Ils doivent à nouveau désinfecter leur cabine lorsqu’ils embarquent pour une nouvelle journée. Il n’y a plus aucune tolérance pour un nettoyage mal effectué, aucun objet ou détritus ne doit se trouver à bord de l’équipement. De plus, chaque mois, les camions sont totalement désinfectés d’un bout à l’autre par des équipes spécialisées.

Via Prévention: Comment va le moral des conducteurs?

André Morneau: Le moral est généralement très bon. L’impact de l’application de toutes les mesures de la santé publique se situe plus au niveau de la fatigue. Des camionneurs me rapportent qu’ils sont beaucoup plus fatigués après leur journée. À leur travail régulier s’ajoute la préoccupation constante de faire attention pour ne pas attraper ou transmettre le virus dans tous leurs gestes, dans bien des aspects de leurs tâches. Cette crainte se poursuit lorsqu’ils rentrent chez eux. Le retour à la maison n’est plus du tout le même avec les nouvelles contraintes de prévention. Il faut aussi ajouter que, bien souvent, ils n’ont plus accès aux sanitaires chez les clients et que les endroits pour se restaurer se font rares. Tout cela occasionne un stress supplémentaire qui, à la longue, accentue grandement la fatigue des camionneurs.

Via Prévention: J’ai l’impression qu’il y a un écart très grand entre l’image des camionneurs dans la population en général et la réalité dans leur quotidien. Dès le début de la crise, ils ont été présentés par les médias et le premier ministre du Québec, M. Legault, comme des héros qui bravent la pandémie pour nous livrer nourriture et médicaments. Toute la population est reconnaissante. Or, quand ils travaillent, ils reçoivent moins de services et sont vus comme des porteurs de virus potentiels dont il faut se méfier et s’écarter le plus possible.

Diriez-vous que, ces temps-ci, on aime les camionneurs, mais de loin?

André Morneau: Il est très difficile pour moi de répondre à cette question. Il est vrai que les conditions de travail des camionneurs sont beaucoup plus difficiles. L’un d’entre eux me confiait récemment qu’un de ses clients réguliers, qu’il connait depuis des années et qui l’accueillait toujours les bras ouverts, se montre aujourd’hui extrêmement méfiant et distant. Bien entendu, cela occasionne beaucoup de peine et c’est difficile. En même temps, il faut comprendre que les gens aient peur. Chacun peut avoir chez lui un parent avec des problèmes de santé qui les rendraient extrêmement vulnérables au virus. Je peux comprendre la crainte des gens lorsqu’ils voient arriver un camionneur qui a pu passer pas différents endroits avant d’arriver chez eux. Pour tenter d’aider nos chauffeurs, j’ai envoyé moi-même des lettres à nos clients pour leur demander, autant que possible, d’autoriser l’accès de leurs toilettes à nos chauffeurs. Mais je ne peux pas savoir ce qui se passe dans les têtes de tout le monde et nous devons faire preuve de compréhension. L’expression est peut-être juste: on les aime, mais de loin.


Jean-Christophe Minguez, agent de communications chez Via Prévention. Son travail consiste à marier Monsieur Plaisir et Madame Prévention. On peut le joindre à jean-christophe.minguez@viaprevention.com.