Ceci est une chronique sur la mort

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Publié parVia Prévention Catégorie

Par Samuel Laverdière, CRIA, pour le magazine Transport Routier, Juin 2021

À chaque chronique, je m’interroge à savoir si je vais mettre de l’avant une méthode de travail sécuritaire, ou présenter un risque qui passe parfois inaperçu dans l’industrie du transport. Il m’arrive même de débuter par un fait divers et de dériver vers la promotion d’une bonne pratique de gestion de la santé et sécurité du travail. J’essaie de laisser le vent me guider vers le sujet le plus pertinent.

Mais, ce mois-ci, ce n’est pas le cas. Dans cette édition de juin 2021, ma chronique traite de la mort : elle est, pour moi, la représentation la plus concrète de l’absence de mesures préventives, l’image la plus frappante qu’improviser et prendre des risques ne sont pas des façons efficaces de protéger la santé et l’intégrité physique des travailleurs. Parce qu’en 2020, avec tout ce qu’on a vécu collectivement, il y a eu au Québec pas moins de 94 750 travailleurs accidentés du travail et 173 personnes décédées des suites d’un accident de travail ou d’une maladie professionnelle, tous secteurs confondus.

Bien présent dans l’angle mort

Le bilan statistique québécois est généralement rendu public le 28 avril, le jour commémoratif des personnes décédées ou blessées au travail. Des 173 décès énoncés précédemment, ce sont 57 personnes qui ont perdu la vie lors d’un accident, soit le même nombre qu’en 2019. De ce nombre, dites vous qu’année après année, environ 25 % sont en lien avec le transport (accidents de la route, lors du chargement/déchargement d’une cargaison, lors de réparations sur un véhicule, accidents impliquant des signaleurs routiers, chutes, etc.). Ce n’est pas pour rien que l’industrie du transport est considérée comme une activité à risque!

En ce qui a trait aux maladies professionnelles, elles ont mené au décès de 116 personnes en 2020. Selon la CNESST, elles peuvent se développer lorsque le travailleur exécute des tâches habituelles (ex. : problèmes respiratoires à cause de poussières ou de vapeurs dangereuses, développer un cancer à la suite d’une exposition prolongée à une matière dangereuse) ou alors qu’il réalise d’autres tâches que celles qu’il fait normalement (ex. : être exposé à un suicide par camion qui engendre un syndrome de stress post-traumatique pour le conducteur du camion). Un des aspects particuliers des maladies professionnelles c’est que, dans certains cas, les symptômes ou la détection de la maladie peuvent arriver de nombreuses années après l’exposition, peut-être même alors que le travailleur est à la retraite.

Appeler un chat un chat

«Une mort au travail, c’est une mort de trop.» Ça sonne cliché vous allez me dire? Pas du tout. Cette affirmation est poignante de vérité. En 2020-2021, que des personnes se présentent au travail, perdent la vie en réalisant une tâche et ne puissent jamais revenir auprès des leurs, c’est pour moi inacceptable. Et ce n’est pas mieux d’imaginer pouvoir enfin profiter de sa retraite, pour finalement mourir dans un contexte de qualité de vie hypothéquée et sévèrement détériorée. Que ce soit votre mère ou votre père, votre frère ou votre sœur, vos enfants ou vos amis, il n’y a que de bonnes raisons pour tenter sans relâche de prévenir toutes les lésions professionnelles.

Du cash et des larmes

Associer un montant d’argent à une lésion professionnelle, c’est assez simple. Additionnez :

  • Indemnités de remplacement de revenus
  • Incapacités permanentes, indemnités forfaitaires pour décès
  • Frais divers (ex. : hospitalisation, réadaptation, médicaments, ambulance)
  • Perte de productivité (ex. : accidenté en assignation temporaire)
  • Image de l’organisation, atteinte à la réputation
  • Coûts administratifs en recrutement, en formation
  • Frais judiciaires et honoraires d’avocat
  • Dommages matériels aux équipements et installations

Les coûts humains sont, quant à eux, non-monnayables. Les changements à la qualité de vie du travailleur et des personnes de son entourage (famille, amis et collègues de travail) impliquent le fardeau d’un handicap physique ou mental, le sentiment de dépression, la colère et la douleur résultant de limitations fonctionnelles.

Les entreprises qui ont vécu un décès au travail savent à quel point les séquelles d’un tel événement sont dommageables. L’industrie du transport par camion est un secteur à risque et les entreprises doivent prendre en charge la SST pour protéger la vie de leurs travailleurs. Live and let die, c’est une bonne chanson, mais le contraire d’une bonne stratégie.



Samuel Laverdière, CRIA, conseiller en prévention chez Via Prévention, possède un baccalauréat en relations industrielles. Il forme et conseille des gestionnaires et travailleurs des entreprises de transport au Québec. On peut le joindre à samuel.laverdiere@viaprevention.com.

Ma vision de la prévention se pose sur l’ensemble des composantes qui influencent la sécurité des environnements de travail. Il est extrêmement valorisant de contribuer à garder les travailleurs en santé et en sécurité.