Dans la peau du lieutenant Columbo

(0)
Publié parVia Prévention Catégorie

Par Samuel Laverdière, CRIA, pour le magazine Transport Routier, édition mai 2017

Juillet 2005. J’ai 17 ans. Je viens tout juste de compléter mon 5e secondaire et je commence l’été avec un emploi étudiant dans une usine manufacturière des Cantons-de-l’Est. À chaque quart de travail, ou presque, on m’assigne à un nouveau département de l’entreprise: chambre à peinture, sablage, inspection… jusqu’à ce qu’un soir, on me donne une «promotion»: j ’allais devenir un assembleur.

C’est un poste convoité dans cette PME mais, en raison d’une demande accrue et d’un manque d’assembleurs de profession, c’est moi qui hérite de ce poste. Le superviseur me conduit à ma presse d’assemblage; il me forme en 60 minutes puis il retourne à ses fonctions.

Pendant les deux heures qui suivent, j’arrive tant bien que mal à assembler mes produits. En revenant de la pause de 23h30 (j’ai oublié de vous mentionner que je faisais des quarts de 12 heures qui se terminaient à 2h30 du matin), j’effectue une mauvaise manœuvre dans l’activation de ma presse hydraulique et je me coince le majeur de la main gauche sous un des pistons qui génèrent 1000 lbs/po2. Je vous épargne les détails de la douleur et l’état de mon doigt, mais disons que je suis passé à un cheveu de me le faire amputer. Que s’est-il réellement passé ce soir d’été? Pour le savoir, nous devons faire une enquête et analyse d’accident. Elle nous permettra, et ce, pour tous les types d’accident (avec ou sans blessé, dommage matériel ou non, sur la route ou en établissement), d’identifier les causes et de déterminer les mesures correctives à prendre.

Passer le peigne fin

L’étape primordiale pour une enquête et analyse d’accident efficace est la récolte des faits entourant l’événement. Le Larousse définit un fait comme étant ce qui est reconnu comme certain, incontestable. Il n’y a donc pas de jugement dans l’équation, ni de morale ou de valeurs dans l’établissement des faits. Et, pour éviter que les faits soient altérés par les émotions ou les interprétations, il faut procéder à l’enquête aussitôt que possible après l’accident et, idéalement, sur le lieu-même de l’accident. Un exemple de fait réel dans notre mise en situation? La presse hydraulique était équipée, à l’origine, de faisceaux lumineux qui empêchaient la mise en marche de la machine si un objet se trouvait sur son passage. Ceux-ci avaient été retirés. Pourquoi? Par qui? Dans le cadre de l’enquête, ça n’a pas d’importance… pour l’instant. On doit se concentrer sur les éléments mesurables et observables, et non pas les condamnations.

Élémentaire mon cher Watson

Dans notre exemple, à la lumière de l’analyse des faits, le by-pass des faisceaux lumineux est la cause fondamentale de cet accident du travail. Par ailleurs, les autres faits comme l’environnement bruyant et la formation d’une heure que j’ai reçue n’ont pas causé cet événement. Ils ont eu un rôle dans l’équation et ils devront faire partie des mesures correctives pour le poste d’assembleur, mais aussi de l’encadrement du travail des étudiants-journaliers dans l’entreprise. L’enquête et analyse permet ce genre de constat qui, en bout de ligne, permettra de sécuriser les lieux de travail.

Agir pour éliminer

Réaliser une enquête et analyse d’accident a un coût. Des personnes sont libérées pour la cueillette des faits, pour l’analyse des causes et pour la rédaction du rapport. Par contre, cet exercice permet d’identifier des lacunes et d’autres situations possibles d’accident. Connaitre, c’est se donner le moyen de prendre des mesures pour éliminer, à la source, les dangers présents dans votre entreprise. Vous en sortirez sans aucun doute gagnant à long terme.

Si vous êtes en mesure d’éliminer une douleur insoutenable comme celle que j’ai vécue, utilisez vos cellules grises pour miser sur la prévention.

Téléchargez la version PDF.


Samuel Laverdière, CRIA, conseiller en prévention chez Via Prévention, possède un baccalauréat en relations industrielles. Il forme et conseille des gestionnaires et travailleurs des entreprises de transport au Québec. On peut le joindre à samuel.laverdiere@viaprevention.com.