La résilience en photos

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Publié parJean-Christophe Minguez Catégorie

J’avais fait mes devoirs, j’avais des questions. Mais de ces questions préparées à l’avance, je n’ai pu en poser qu’une. C’est l’avant-dernière de l’entrevue, sur le papier toilette, dont l’idée d’en manquer a créé l’autre grande peur de mars dernier. Toutes les autres sont apparues au fil du partage. Jacques Nadeau, photoreporter globetrotteur du quotidien Le Devoir, a créé un livre d’images: COVID-19, 100 jours du grand confinement, sorti l’automne dernier. Dans C’est l’fun à lire, on voulait traiter du sujet de la résilience, ce garde-fou de la santé mentale. Alors je l’ai appelé. Et il m’a parlé. Avec un ressenti à fleur de peau, loin de toute distanciation, comme si les pages du livre étaient encore en train de s’imprimer en lui.

Via Prévention

La santé est bonne?

Jacques Nadeau

Oui. J’ai été testé une vingtaine de fois. À chaque endroit c’était quand même un peu dangereux. Je me faisais tester pour ne pas donner le virus aux autres. C’est quoi votre organisme, au juste?

Via Prévention

Via Prévention fait de la santé-sécurité au travail en transport et en entreposage. La grande majorité des entreprises membres de notre association font partie des services essentiels, comme les éboueurs, les chauffeurs de camions et d’autobus. J’avais envie qu’on parle de santé mentale sous l’angle de la résilience. Les travailleurs de nos secteurs ne l’ont pas eu facile. Les camionneurs, par exemple, étaient vus comme des pestiférés. On ne les laissait plus rentrer nulle part, donc plus d’accès aux salles de bain, par exemple.

Jacques Nadeau

Ah oui, les chauffeurs de camion. C’était incroyable. En période de confinement, on ne voit à peu près que des camions. C’est des gens qui se plaignent pas souvent, ça. Ils travaillent très fort. On n’a pas parlé beaucoup d’eux. Moi aussi j’étais sur le terrain. Les gens qui circulent, on n’était pas les bienvenus nulle part. Que tu sois trucker ou photographe, les gens voyaient la peur. Je ne pouvais pas juste faire des photos de rues désertes. Le cœur du livre c’est dans les hôpitaux et les CHSLD. C’était très compliqué de rentrer là.

Via Prévention

Une fois à l’intérieur, l’accueil était chaleureux?

Jacques Nadeau

Je voulais montrer l’entraide. J’ai parcouru plusieurs pays, dans ma carrière. Après un désastre, j’ai toujours remarqué que des gens sont là pour aider. Après un tsunami, les voisins dont la maison tient toujours vont t’aider à rebâtir la tienne. Dans les premiers mois du confinement, j’ai vu ça, une entraide. Puis ça s’est un peu détérioré. Quand tu es photographe, tu observes. Alors j’ai vu la peur. Les gens craignent l’étranger, l’inconnu. Ils traversaient la rue pour ne pas te croiser sur le trottoir. Ici, au Canada, on n’a jamais vu ça. On n’est pas habitués aux désastres naturels. Les gens ne savaient pas comment gérer ce qui leur arrivait. Alors c’était la peur. La santé mentale, ça va être quelque chose de difficile à gérer après la pandémie.

Via Prévention

C’est déjà quelque chose. Dans votre travail sur ce livre, où avez-vous vu de la résilience?

Jacques Nadeau

Surtout dans les CHSLD. J’ai rencontré des gens fatigués, dans le système de santé. Ils étaient épuisés par des journées doubles, mais ils étaient là, présents, en essayant de répondre aux besoins des personnes âgées. Ils sont habitués à vivre ça, mais là c’était pas évident pour eux.

Via Prévention

Est-ce que faire ce livre vous a aidé, vous, à traverser cette crise?

Jacques Nadeau

Ah oui, beaucoup, même si elle n’est pas terminée. Monter un livre, c’est quand même assez long, c’est beaucoup de travail. Vous savez, je suis un peu comme les truckers, on est habitués d’être sur le terrain. Rester chez nous à rien faire, c’est le plus grand danger. Il s’agit de trouver quelque chose. Comme aujourd’hui, je m’en vais un peu à l’inconnu, trouver des bons sujets, de bonnes images pour le journal. Un peu réconfortantes, pas trop négatives. Il n’est pas nécessaire de démoraliser les gens. On peut parler de la difficulté quand c’est dans le but d’aider.

Via Prévention

J’ai envie de vous poser une question avec un sourire. J’ai cherché partout dans votre livre une image que je n’ai pas trouvée. Pourquoi n’y a-t-il pas de photo de papier toilette?

Jacques Nadeau

Ça, non, je voulais pas. J’ai trouvé ça un peu bizarre. Comme image, ça n’aurait pas été très positif, je pense.

Via Prévention

Vous vouliez donc un livre positif?

Jacques Nadeau

C’est sur l’humain, sur l’entraide. Pour l’actualité, on va voir les gens 10-15 minutes puis on s’en va. Avec le livre, j’ai accordé beaucoup plus de temps à mes sujets. Parler à tous ces gens et les écouter m’a fait beaucoup de bien. C’est ce qui m’a donné envie de continuer, parce que c’était difficile. Vous savez, dans le livre, la plus grande histoire est celle de la dame en couverture, dans le CHSLD Herron. Elle était en train de mourir là. Elle a eu la COVID deux fois. Avec sa fille, on a réussi à la faire transférer dans un autre centre. Je suis toujours en contact avec cette dame et elle va bien.

Un livre de Jacques Nadeau paru aux Éditions de l’Homme


Jean-Christophe Minguez, agent de communications chez Via Prévention. Son travail consiste à marier Monsieur Plaisir et Madame Prévention. On peut le joindre à jean-christophe.minguez@viaprevention.com.