Scientifiquement sécuritaire

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Publié parVia Prévention Catégorie

Par Samuel Laverdière, CRIA, pour le magazine Transport Routier, Juillet/Août 2021

Pourquoi est-ce toujours aussi difficile de prévenir les accidents de travail en 2021? On pourrait lister un paquet de réponses qui passeraient de la malchance à la défaillance d’un équipement de protection. Une des affirmations qu’on entend souvent de la part des gestionnaires, mais aussi des travailleurs, c’est que les travailleurs se blessent parce qu’ils ne font pas attention. Autrement dit, ce sont leurs comportements non sécuritaires qui mènent à des accidents de travail. Est-ce vraiment le cas? Je ne le sais pas. Pour en avoir le cœur net, nous allons mettre à l’épreuve cette affirmation en utilisant quelque chose d’éprouvé mondialement et historiquement, c’est-à-dire la méthode scientifique, mais à la sauce SST.

1 Observation

Cette première étape correspond à la situation de départ où on regarde l’état de nos connaissances par rapport à nos accidents de travail : les rapports d’enquête et les causes fondamentales identifiées, les analyses de poste, les rapports de la CNESST, le registre de premiers soins, etc. Si on n’a aucune donnée sur les accidents passés, comment pourrait-on savoir qu’ils sont basés sur des comportements non sécuritaires? On m’a déjà dit : «Je n’ai pas de preuve, mais je le sais». Je vous le confirme : ça ne prouve rien.

2 Contextualisation

On doit délimiter le contexte du problème. D’abord, les travailleurs doivent effectuer des tâches dangereuses. Puis, l’industrie du transport par camion éprouve de sérieux problèmes de manque de main-d’œuvre et des difficultés à retenir les conducteurs en poste. Et cela se combine à un niveau de responsabilité élevé, de nombreuses heures de travail, la rémunération au millage, la pression des clients et, souvent, l’absence de personnes dédiées à la SST. Ces éléments viennent donner une vision plus concrète du contexte dans lequel les accidents de travail surviennent. On pourrait aussi appeler un conseiller en prévention de Via Prévention pour nous aider à cerner le contexte, non? Oui.

3 Hypothèse

Une hypothèse, c’est l’équivalent d’une réponse imaginaire, mais basée sur un raisonnement rationnel. Pour qu’on la considère dans notre démarche scientifique, l’hypothèse doit être testable, vérifiable et potentiellement réfutable. Dans le cas qui nous concerne, mon hypothèse est que les entreprises qui prennent en charge la santé et la sécurité du travail arrivent à prévenir des accidents de travail.

4 Expérimentation

Afin de tester notre hypothèse, il faudra implanter un processus de gestion de la santé et sécurité du travail : analyse de risques, programme de prévention, procédures sécuritaires de travail, formation, entraînement à la tâche, supervision, équipements de protection individuelle, inspection des lieux, programmes d’entretien préventif des équipements, etc. Aussi, il faudra mettre en place une méthode de recensement des données pour la période d’expérimentation déterminée : déclaration obligatoire et enquête et analyse de tous les accidents, incidents passés proche et dommages matériels.

5 Analyse des données

On exécute, on recueille les données et on évalue dans quelle mesure l’hypothèse est supportée. On constate qu’une fois que les travailleurs sont dotés des bons outils, que des méthodes de travail encadrent leur utilisation, que les travailleurs sont formés et que les superviseurs supervisent adéquatement le travail, les travailleurs adoptent des comportements sécuritaires. Les chiffres le prouvent. Tous les types d’accidents sont à la baisse, voire inexistants. Étrangement, on remarque même une augmentation de la productivité et du rendement au travail. Même la communication est meilleure entre les patrons et les travailleurs!

6 Rapport et conclusion

Rapport et conclusion Après toute cette démarche, je crois qu’on est en mesure de confirmer notre hypothèse, soit que les entreprises qui prennent en charge sérieusement la SST préviennent des accidents de travail. Évidemment, je sais que toute cette chronique n’était en fait qu’une façon un peu détournée de briser le mythe selon lequel les travailleurs se blessent parce qu’ils ne font pas attention.

Le scientifique et vulgarisateur de science Neil DeGrasse Tyson a résumé la méthode scientifique comme étant «faire tout ce qu’il faut pour éviter de penser que quelque chose est vrai alors que c’est faux, ou pour éviter de penser que quelque chose est faux alors que c’est vrai». Et c’est encore plus vrai quand on parle des risques et des situations dangereuses auxquels les travailleurs s’exposent.



Samuel Laverdière, CRIA, conseiller en prévention chez Via Prévention, possède un baccalauréat en relations industrielles. Il forme et conseille des gestionnaires et travailleurs des entreprises de transport au Québec. On peut le joindre à samuel.laverdiere@viaprevention.com.

Ma vision de la prévention se pose sur l’ensemble des composantes qui influencent la sécurité des environnements de travail. Il est extrêmement valorisant de contribuer à garder les travailleurs en santé et en sécurité.